Famille

Chaja : Récit d’une longue vie

Je remercie ma mère et sa cousine, Laurence, pour m’avoir inspiré et aidé à rédiger l’article, je me suis inspirée d’un texte qu’elles ont elles-même rédigé pour l’anniversaire de mon arrière grand-mère.

Aujourd’hui, nous avons fêté son anniversaire, tout le monde était là. Le 17 Avril 2016 elle a eu 102 ans officieusement, et 100 ans officiellement. Je parle de mon arrière grand-mère, Chaja, la grand-mère paternelle de ma mère. De confession juive, elle est née en 1914 en Pologne et a survécu à la seconde guerre mondiale. J’ai souhaité lui dédier un article, et partager avec vous son histoire, une partie de sa vie. Elle est née à Augustow en 1914 (mais n’a été déclarée qu’en 1916, d’où les 2 ans de différence), puis a déménagé avec sa famille à Szczuczyn (prononcé « Tchoutchin ») où habitaient ses grands-parents. Toute la famille l’appelait « Raichi » (prononciation du prénom Chaja en « litvak » yiddish de Lituanie), lorsqu’elle a été naturalisée Française en 1946, elle a pris le prénom Hélène. Elle disait que ses parents étaient religieux mais progressistes, elle avait 5 frères et sœurs : trois d’entre eux ainsi que leurs parents sont morts en Pologne, massacrés par les nazis. Seuls survécurent son frère aîné et sa sœur, qui sont partis vivre au Mexique tous les deux. Elle racontait souvent à ses petits enfants (dont ma mère et mon oncle), des histoires de « Tchoutchin » : sa mère autoritaire et la gentillesse de son père, le manteau confectionné par son grand-père qu’elle était obligée de porter mais qu’elle détestait, ses amis avec qui elle faisait du théâtre, sa sœur communiste, les polonais qui volaient leurs vêtements quand ils se baignaient dans la rivière, la montée du communisme et du sionisme, le grand-père mort du hoquet, son oncle qui n’a jamais travaillé mais qui jouait très bien du violon, les antisémites polonais qui jetaient des tomates… la vie dans la petite bourgade juive traditionnelle des juifs d’Europe de l’Est, mais par dessus tout son amoureux, Paoutéou.

Son voyage en France a commencé en mai 1936 quand Gimpel, le cousin germain de son père vient de France en Pologne pour voir sa famille à « Tchoutchin ». Au vu de la situation politique, il décide de se marier avec Chaja (d’une dizaine d’années de moins que lui) pour la mettre  à l’abri en France avec lui. Elle n’est ni d’accord ni heureuse de cette décision mais on ne lui laisse pas le choix. Paoutéou avait fait une demande de papiers pour partir en Israël, mais ces derniers n’arrivent pas, il va alors payer le voyage pour que Chaja rejoigne la France, Gimpel le remboursera plus tard. Elle part donc avec un visa d’étudiante, elle passe par Varsovie puis Bruxelles et arrive à Nancy où elle habite avec Gimpel dans un grenier meublé. Tous se souviennent de Chaja arrivant de Pologne avec son manteau vert olive et son chapeau, sans connaître un seul mot de français.

Ils sont ensuite partis à Rethel dans les Ardennes, rejoindre les Simenski (son beau-frère et sa belle-soeur), où ils se marieront. Ils s’installent à Nancy à la fin 1939, à cette date il fallait déjà un laissez-passer. En mai 1940, les premiers bombardements sur Nancy les poussent à partir : ils iront à Thouars de mai à décembre puis à Paris, où ils s’installeront boulevard Magenta en 1941. Le reste de la famille est à Nancy ou à Rethel. Gimpel part à Marseille en mai 1941, puis fait savoir à Chaja qu’elle peut venir le rejoindre. Elle passe la ligne de démarcation grâce à un passeur, en passant par Angoulême. Elle prend le train en août, mais au lieu de suivre les indications et de s’arrêter à Marignane, elle va jusqu’à Marseille. Là, des policiers demandent les papiers des passagers, et sur la carte d’identité de Chaja, il y a écrit « juif » ; trois personnes la voyant en difficulté la poussent et elle réussit à passer à travers le barrage. 

Chaja et Gimpel s’installent dans un moulin. Chaja travaille chez la secrétaire de Mairie (à 3kms), et Gimpel travaille chez Mr Palissant, un paysan. Les Simenski ont été arrêtés à Rethel le 9 octobre 1942, leur fille a été laissée à la garde de voisins car elle était malade. Elle sera dénoncée par des personnes du village aux autorités, puis arrêtée le 4 janvier 1944, envoyée à Drancy puis déportée à Auschwitz et gazée le 2 juin 1944. 

Au moulin Chaja et Gimpel ont faim. Chaja est enceinte, elle s’installe à la fin de sa grossesse à Limoges pour accoucher chez des religieuses qui acceptent de l’accueillir. Michel, leur fils né le 27 mars 1944.

Après la guerre, de retour à  Nancy, Gimpel, Chaja et Michel s’installent rue de la Hache dans « une pièce cuisine ». Arrive ensuite Henri, leur deuxième fils né le 16 mai 1946. Il n’y a pas d’eau à l’étage, les temps sont durs mais des colis arrivent de la famille partie s’installer en Amérique et permettent de vivre un peu mieux.

Chaja, Gimpel, leurs deux fils et une partie de la famille s’installent à Rethel où ils reprennent  le magasin de leur beau-frère et belle-sœur morts en déportation. Ils y resteront jusqu’en 1968, date à laquelle ils décident de revenir sur Nancy où  ils seront commerçants sur le marché. Quand Gimpel tombe malade en 1971, Chaja et Gimpel habitent rue des 4 Eglises à Nancy. Son mari meurt en 1972. Chaja, désormais veuve, continuera à travailler sur le marché jusqu’à sa retraite.

Après la guerre, son amoureux Paoutéou l’a cherché et est venu la trouver à Nancy, il voulait qu’elle revienne avec lui car il était encore amoureux d’elle. Malheureusement Chaja était mariée et avait deux enfants très jeunes, elle ne pouvait pas partir avec lui… Paoutéou s’est marié des années plus tard et a fait sa vie en Israël.

Henri s’est marié avec Renée, ils ont deux enfants, Myriam (ma maman) et Frédéric (mon oncle). 

Chaja a eu malheureusement la douleur de perdre ses deux fils, Henri (mon grand-père) en 1985 à l’âge de 39 ans par noyade et Michel en 1998 a 54 ans de maladie. Elle est désormais entourée de ses petits-enfants, de ses arrières petites-filles et de ses neveux.

Malgré une vie quotidienne difficile, elle a toujours été extrêmement curieuse, lectrice invétérée du « nouvel observateur » auquel elle a été abonnée pendant des dizaines d’années et qu’elle dévorait dans son intégralité toutes les semaines. Passionnée par la politique Française et Internationale, mais aussi amatrice de variétés, de chant et cinéphile avertie, elle avait sans aucun doute aussi une âme d’artiste tant elle aimait lire, chanter, dessiner et voyager.  Juive jusqu’au fond de son âme tout en étant profondément laïque, elle était animée par une conscience politique forte guidée par des valeurs humanistes et de justice.

Elle est actuellement en train de s’éteindre, tout doucement, comme une bougie, entourée de la famille qu’il lui reste… J’espère au fond de moi, qu’elle, comme mes grands-parents partis beaucoup trop tôt, continueront de veiller sur nous de là-haut.

signsimple copie


4 Comment

  1. Texte très poignant et émouvant, mm qd on connaît en parti l’histoire de votre grand mère, force de la nature malgré toutes ses épreuves. Je l’embrasse bien fort, cette mamie que j’ai un temps considérée comme la mienne.

  2. Bravo Ilana pour ton récit poignant et émouvant, j’en connaissais les grandes lignes mais tu m’as appris des faits que j’ignorais, ta grand mère reste une personne inoubliable, et l’anecdote du gâteau chez elle, il y a déjà, quelques années, un souvenir inoubliable (demande à ta mère !).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *